Sur le rejet de l’essentialisme et les alternatives à considérer

by Annaelle

Alors, vous avez peut-être rencontrés des gens qui dénonçaient le gender essentialism des propos d’une tierce personne – l’idée selon laquelle certaines de nos propriétés, comme notre genre, sont des propriétés objectives, donc indépendantes de nous que nous pouvons exemplifier à divers degrés de perfection.

(Note : Il s’agit d’un usage du mot essentialisme différent (mais non sans rapport) de celui qu’on utilise dans les débats sur la question de l’essentialisme vs l’existentialisme.)

L’essentialisme a pour implication qu’il est légitime de mégenrer une personne qui n’incarne pas suffisamment parfaitement son genre, et est pour cette raison considéré faux à cause de cette implication innacceptable.

Il y a deux grandes versions de l’essentialisme, l’essentialisme idéal et l’essentialisme particulier. L’essentialisme idéal affirme que les propriétés existent indépendamment de la matière, laquelle «exemplifie» ou «participe» à la propriété. L’essentialisme idéal ne prétend pas nécessairement que le genre est ici une constante de la nature (quoique qu’il arrive qu’on croise ce genre de propos) mais il affirme néanmoins que la validité du genre d’une personne dépend de sa correspondance à des canons de genres. Selon cette conception, la phrase «Fait un homme de toi et endure» est à comprendre au premier degré – la personne qui dans ce cas-ci, contreviendrait au canon de virilité d’être tough, serait littéralement moins un homme par le fait même.

L’essentialisme particulier affirme que les propriétés sont localisées dans la matière. Que mon genre existe en moi – dans mes façons de l’exprimer, ou dans mon cerveau, dans ma façon de le comprendre. L’essentialisme particulier a la même implication innacceptable que l’essentialisme idéal – même si le genre est plus difficile à trouver, des neuroscientifiques, si une version naturaliste de cette forme d’essentialisme était vraie, pourraient néanmoins observer mon cerveau et en conclure, indépendamment de ce que je dis, de mon genre. Cela implique que les transmédicalistes ont raison, sinon sur le fond, au moins sur la forme – qu’une médecine éthique serait compétente pour décider du genre des gens. Cette forme d’essentialisme a le même potentiel invalidant que l’autre, acceptant au sens littéral de telles expressions que «Des pensées de filles» qui nous font littéralement devenir des filles si on les pense, «Des manières de filles» qui nous font devenir des filles si on les manifeste, «Des affaires de gars» qui nous font devenir des gars quand on s’en occupe. Quand cette forme d’essentialisme est vraie, ce n’est pas moi qui aie le contrôle sur mon genre en dictant lesquels de mes agissements, pensées et sentiments s’y rapportent. C’est mes agissements, mes pensées et mes sentiments qui ont le contrôle sur mon genre, et la seule façon de contrôler mon genre est de contrôler mes agissements, pensées et sentiments pour me conformer au genre que je veux avoir. C’est full normatif, full invalidant.

Le contrepoid à l’essentialisme, c’est que, si les propriétés ne sont pas des essences, alors elles sont des noms. Les nominalismes ne s’opposent pas nécessairement au réalisme des propriétés, mais à leur commune-té. Le nominalisme permet, au contraire de l’essentialisme, que deux femmes dont les féminités sont très différentes soient néanmoins féminines les deux. Mais ça ne veut pas dire que les nominalismes sont pour autant meilleurs que l’essentialisme. On en distingue 4 sortes :

Le Nominalisme Austère : est l’idée que les propriétés n’existent pas. Elles sont des comparaisons utiles à la vie de tous les jours, mais elles n’ont pas d’implications ontologiques sur autre chose que la chose décrite. Par exemple, si Michel et moi aimons les pokémons et que le nominalisme austère est vrai, alors il est vrai que Michel aime les pokémons, que moi j’aime les pokémons et c’est tout. Il n’est pas nécessairement vrai, par exemple, que les pokémons existent. Que moi ou Michel existons ou que nous avons quelque chose en commun. Le nominalisme austère a l’implication que les personnes d’un même genre ne sont «pas vraiment» du même genre. Ça nous fais exister tous dans des petites bulles de vides existentiels autour de nous et c’est difficile de voir comment des oppressions systématiques peuvent exister avec une ontologie aussi parcimonieuse. Or, puisque les oppressions systématiques existent manifestement, ça doit vouloir dire que le nominalisme austère est faux.

Le Nominalisme des Ensemble : est l’idée, intellectuellement réconfortante, que les propriétés désigne des ensembles d’objets. La jauneté est l’ensemble des objets jaunes. Être une femme, c’est appartenir à l’ensemble des femmes. Le problème vient lorsqu’on considère les ensembles co-extensifs, qui rassemblent les mêmes objets. On connaît comment fonctionnent les ensembles – c’est pour ça que le nominalisme des ensemble est intellectuellement réconfortant – les ensembles sont exactement définis par leur extension, par ce qu’il y a dedans. L’exemple problématique paradigmatique est la propriété d’avoir un coeur vs la propriété d’avoir un rein. Puisque l’ensemble des objets ayant un coeur est coextensif avec l’ensemble des objets ayant un rein, alors ces ensembles sont identiques le nominalisme des ensembles implique que ces propriétés sont identiques. C’est un problème, surtout si vous subissez une chirurgie à coeur ouvert – vous ne voulez certainement pas que votre chirurgien.ne confonde la propriété d’avoir un coeur avec la propriété d’avoir un rein(!).
Par rapport au genre, le nominalisme des ensemble a aussi des problème, si on pense aux personnes agenres – on se rappelle, pour la théorie des ensembles, un ensemble est défini par son contenu, du coup, les ensemble vides sont identiques. Ça voudrait dire que les personnes agenres étant «vides de genres» seraient toutes agenres de la même façon et pour les mêmes raisons. Ce qui est absurde. Donc le nominalisme des ensembles doit être faux parce qu’il ne permet pas de même penser la diversité des expériences agenres.

Les deux formes de nominalismes précédentes sont aussi pire, selon moi, que l’essentialisme. Il reste les nominalismes schématiques.

Le nominalisme schématique implique qu’il existe un principe explicatif aux propriétés, les schémas, qui sont donneurs et receveurs de sens. Pensez aux tropes avec lesquels on raconte les histoires : des bon.nes, des méchant.es, des conflits, des intrigues. Les histoires ont des structures que les auteur.es adaptent pour leurs propres besoins, mais sans les détruire, et notre familiarité avec la structure garanti que nous sommes capable de comprendre les histoire malgré leur originalité. Le nominalisme schématique timide s’arrête là. Et c’est dommage parce qu’on voudrait avoir plus de soutient, par exemple, que les schémas et les structures de genre soient capable de supporter des forces causales, de supporter ontologiquement des choses indépendante du genre lui-même (comme, les oppressions). Le nominalisme schématique timide a donc pour force que le genre peut être bien compris, mais comme faiblesse que le genre ne change rien. C’est, pour moi, un problème fatal, mais on peut quand même adhérer au nominalisme schématique en pensant l’oppression des genres de façon indépendante du genre lui-même. Je ne trouve pas ça philosophiquement élégant. Question de goûts – le nominalisme schématique timide a l’avantage bien réel de pouvoir plus facilement envisager une société sans oppressions de genres, mais avec du genre dedans quand même.

Le nominalisme schématique ambitieux fait un pas ontologique de plus. Affirme que les structures de propriétés comme les genres sont assez réelles et assez solides pour changer des choses dans le monde. La difficulté, c’est que le genre apparaît comme «tellement réel» qu’on dirait quasiment de l’essentialisme. Quasiment ne veut pas dire vraiment, et ce qui distingue le nominalisme schématique et l’empêche de devenir essentialiste, c’est la reconnaissance que les propriétés comme le genre sont des choses vivantes et respirantes, qui changent constamment à chaque fois qu’on les refait, comme les histoires.

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