Leibniz : La machine-à-penser et le genre.

by Annaelle

Considérons l’argument suivant, conçu par Leibniz. (Raconté tel que je me le rappelle).

«Imagine que tu entres dans une sorte de colossale machine et l’observe de l’intérieur. De ton poste, tu peux y voir toutes les parties, tous les rouages, tous les mécanismes, tous les clics et tous les pistons. Imagine que cette machine était, en fait, un cerveau humain, doté de conscience et qu’à la place, vous étiez vous même minuscule.

Même sachant cette fabuleuse machine dotée de conscience, tu ne pourrais pas trouver, parmi les neurones et leur dendrites jusqu’à leurs axones, leurs myéline ou leurs astrocytes et toutes ces autres cellules et organites, toutes ces parties individuellement non-consciente, tu en pourrais pas en trouver de telle sortes qu’elles travaillent ensemble pour créer de la conscience. Même si tu examines attentivement chaque partie de chaque cellules et répertorie toutes les interactions possibles, disposant, supposons-le, d’un temps et d’une patience tout bonnement miraculeuse, tu ne pourrais jamais déterminer, avec de simples observations, que ce cerveau était doté de conscience.

Ce n’est pas seulement parce que tu ne saurais guère que chercher au juste, mais bien parce que la conscience n’est pas une propriété agrégative. La masse est une propriété agrégative. Si j’observe un nombre infiniment grand de particules infinitésimalement pesantes, il arrivera un moment donné où j’aurai observé au moins 10kg de particules. À la limite où x tend vers l’infini, x fois 10kg fois l’inverse de x, égale 10kg. [Leibniz a inventé le calcul des limites].
À l’inverse, la propriété d’être conscient ne fonctionne pas comme cela. Aucune quantité de matière non-consciente ne saurait produire de la conscience.
– Si j’ai une unique particule non-consciente, l’ensemble est non-conscient. Si j’ajoute une unique particule à un ensemble non-conscient, il est implausible de penser que je viens de créer de la conscience avec une seule particule. Par induction, il s’ensuit que je n’ai pas de conscience à 0 particule, ni à 1,2,3,4 particules, et ainsi de suite, jusqu’à un nombre arbitrairement grand, à la limite, même à l’infini.»

La conscience n’est pas formée de matière non-consciente. Remarquablement, la conclusion de Leibniz était donc que, la conscience existant, il fallait, pour l’expliquer, que la matière elle-même soit consciente. Il ne croyait pas qu’il puisse exister quoi que ce soit à l’exception de la matière.

Mais peu importe au fond – il est clair qu’il est impossible de trouver quelque preuve que ce soit à propos de faits psychologique dans la partie non-consciente de la matière.

L’argument de Leibniz est d’un intérêt particulier pour les philosophes trans parce qu’il contient les outils dont nous avons besoin pour exprimer à quel point il est mal avisé d’essayer d’assigner un genre – une donnée psychologique – en observant la matière à l’extérieur de sa partie consciente : i.e. «objectivement», que ce soit à l’apparence des organes génitaux externes ou, même, avec des méthodes soi-disant plus «sophistiquées», comme l’analyse de l’ADN, des taux hormonaux ou l’imagerie cérébrale.

Une autre conclusion intéressante à tirer de l’argument de Leibniz est que nous ne pouvons pas combiner différentes expériences consciente pour en dériver une autre. Aucune combinaison de douleur et de chagrin ne saurait composer de la colère ou de la rancœur, à moins qu’il ne soit le cas d’une douleur «encolérée» ou «rancunière», mais alors, ce n’est pas la combinaison qui «assemble» la colère ou la rancœur, mais bien leur présence initiale implicite.
C’est intéressant pour les penseurs trans parce que, à supposer que le genre est une chose consciente, alors le genre n’est fait, ni de matière non consciente, ni de conscience non-genrée – le genre ne serait donc pas fait d’autre chose que soi-même.
Cela veut dire que, si nous pouvons démontrer que le genre est une expérience consciente, alors nous pouvons démontrer que le genre est un fait brut.

Et cette démonstration, nous pouvons la faire.

(Notez que Leibniz lui-même s’opposait à l’existence des faits bruts)

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On pourrait critiquer l’argument de Leibniz en avançant qu’une particule pesant l’inverse de x à la limite où x tend vers l’infini n’est pas non-pesante au même sens où une particule non-consciente est non-consciente – que la comparaison avec le calcul infinitésimal des limites ne s’applique pas. Les critiques pourraient insister qu’on devrait plutôt dire que les particules sont «infinitésimalement pesante» et «infinitésimalement consciente».

Cette critique, pour fine qu’elle soit, a cependant le défaut de reposer sur un parfait contresens de l’argument de Leibniz. Que la masse et la conscience n’aient rien de comparable est exactement le cœur de son argument! La masse, en effet, est une propriété essentiellement quantitative alors que la conscience est essentiellement qualitative. En effet, il n’y a aucun sens à imaginer un objet conscient O’ tel qu’il serait juste un iota de plus conscient que O de la même façon qu’il y aurait un sens à comparer les masses de deux objets pesant à peu près le même poids.

Dans le même ordre d’idée, ce n’est pas clair ce que l’on est censé comprendre par l’expression «infinitésimalement conscient». Certainement, la conscience infinitésimale n’est pas caractérisée, comme la conscience entière, par des épisodes de joies, de croyances, de douleurs ou de désirs – autrement il s’agirait d’une forme pleine et entière de conscience et non d’une forme infinitésimale. Mais alors, serait-elle caractérisée par d’infinitésimales «proto-joies», «proto-croyances», «proto-douleurs» et «proto-désirs» ? Ce ne serait pas une réponse satisfaisante du tout, parce que nous n’aurions pas la moindre idée de ce à quoi ressemblerait ces proto-pensées. Il est loin d’être évident, en vérité, que l’on puisse définir un objet «proto-pensant» sans le rendre ni trop pensant d’un côté ni trop peu de l’autre.

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